Lydie Chamaret // Texte

Artiste-Plasticienne

 

Née en 1988 à Fougères, formée à l’Ecole des Beaux-Arts de Quimper et à l’AICP, Lydie Chamaret développe depuis quelques années un travail sur l’étude de l’enveloppe corporelle avec comme matériau de prédilection le textile et les nombreuses techniques qui permettent sa mise en forme.

 

Le corpus se divise entre des pièces nomades, portées ou portables proche du vêtement qui métamorphosent les corps et leurs gestuelles et des pièces qui s’apparentent à des enveloppes d’objet (Pistolet Cody, 2018), de fruit (Peau d’Orange, 2018) exposées comme telles, comme des traces, des négatifs. Inspirée par tout le vivant : l’anatomie humaine, le règne animal et végétal, elle opère des hybridations et des greffes : ainsi dans Tacchino (2010) le modèle humain porte une parure de tête inspirée de l’apparat de séduction animal. Elle fait usage de matières étrangères à la confection de vêtements : latex, fil de fer, qui font basculer les pièces dans le champ de la sculpture. L’usage de la dentelle ne répond pas aux canons de l’artisanat traditionnel, elle est l’outil qui permet de créer des volumes inédits, de jouer sur les transparences, les couches, les plis, les reliefs et les courbes.

 

En somme un vocabulaire formel qui englobe la sculpture et le vêtement en brouillant les frontières entre les deux. Elle détourne le vêtement, en dépasse l’usage et les codes par une approche sculpturale : elle joue avec la tension et le tombé du tissu, la gravité, l’informe, les matières, les chromatismes mais aussi l’inscription des volumes dans l’espace. Elle envisage le travail de la matière comme une construction et une déconstruction permanente, opérant des allers-retours incessants entre la forme plane; le patron et le volume. Elle inverse parfois le processus, en partant d’un objet du quotidien pour en retrouver l’épure. Le vêtement disparaît alors qu’il est justement déplié, montré sous toutes ses coutures (L’Envers, 2018). Elle s’applique à rendre visible l’architecture de ses oeuvres, elle révèle leurs envers, la doublure, le non fini, et rend apparent les étapes de leur fabrication : patrons, fils de bâti etc. On observe une proximité avec les idées de Martin Margiela, avec ce qui n’est d’habitude pas montré mais qui rentre dans la conception du vêtement et qu’on occulte ou qu’on délaisse : le processus, les étapes, le temps. Comme chez le couturier belge, les méthodes et les outils du modéliste font parties intégrantes de travail de Lydie Chamaret, ils sont parfois détournés, à travers le dessin notamment : traçage, patronnage, épure.

 

Certaines pièces jouent sur le décalage, le paradoxe entre la spontanéité, la rapidité d’un geste banal du quotidien – éplucher une clémentine – et les longues heures de travail nécessaires à la technique de la dentelle au fuseau. La peau du fruit comme rebut devient elle-même le patron aléatoire de l’oeuvre à venir (Pelures de clémentines, 2017), qui fixe un geste fugace. Il en résulte un souvenir de l’anatomie de l’objet rendu sensible, organique par la fragilité de la dentelle. Lydie Chamaret s’affranchit volontairement de la rigueur et de la précision du métier de modéliste pour s’engager dans une voie où le hasard et l’informe ont toute leur place. Le mouvement Anti-forme et notamment les Wall Hangings de Robert Morris et l’oeuvre d’Eva Hesse sont d’ailleurs des influences revendiquées.

 

Les oeuvres de Lydie Chamaret montrent un intérêt récurrent pour des vêtements et des coutumes de la fin du 19ème et début du 20ème siècle. Une période de bouleversement artistique pendant laquelle s’articulent la fusion de l’art et du décoratif, avec en tête de proue des artistes/artisans de l’Art Nouveau comme Guimard, Gallé et Lalique. Un art ornemental inspiré des végétaux, du monde animal, du vivant, et transfiguré par l’invention de nouvelles techniques de l’art verrier, de la céramique ou du métal. Les sculptures en dentelle au fuseau de Lydie Chamaret pourraient d’ailleurs être une transposition en volume des planches dessinées par Ernst Haeckel. Il s’en dégage une ambiguïté propice à l’imagination, des formes équivoques naviguant entre les états du vivant et de la matière.

 

Tout ce qui constitue le folklore de l’époque : les carnavals, les fêtes populaires colorées, l’excentricité de la mode (que l’on retrouve dans le Montmartre de Toulouse-Lautrec, illustrateur de l’Art Nouveau) semblent être un lointain héritage et une source d’inspiration (expositions Trouble Fête à Saint-Briac sur Mer). Elle en retient ces moments baroques où l’on se travestit, se cache, se montre sous d’autres facettes.

 

Texte de Cyril Gouyette 

 

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